L'insupportable violence du fĂ©minisme - CrĂȘpe Georgette
> Je regarde le chiffre effarant, affolant des violences sexuelles, dont les hommes ne cessent de me dire que cela devrait ĂȘtre mon unique et seul combat et je le vois sâĂ©loigner car je suis trop occupĂ©e Ă chercher mes mots pour ne pas blesser les hommes.
Je sais quâils sont blessĂ©s lorsque je parle des violences sexuelles. BlessĂ©s que je puisse les en croire auteurs. BlessĂ©s que je puisse les comparer avec ceux qui violent et que je ne dĂ©finis pas plus prĂ©cisĂ©ment ce qui entretient un doute insupportable entre les hommes qui ne violent pas et les hommes qui violent. BlessĂ©s que tout mon discours ne soit pas mieux choisi, mieux construit, mieux Ă©crit afin de ne pas les stigmatiser.
Il se joue alors un jeu Ă©trange entre eux et moi, dont on feint de ne pas connaĂźtre les rĂšgles mais dont on connaĂźt lâissue.
Ces hommes vont me presser de questions, de demandes de rĂ©fĂ©rences, de leur expliquer la totalitĂ© du fĂ©minisme, des violences sexuelles aux tĂąches mĂ©nagĂšres en passant par lâinĂ©galitĂ© salariale. Jâaurais droit Ă la mauvaise foi, aux arguments homme de paille. Tout mon dĂ©fi sera de chercher les bons mots, la bonne phrase, la bonne tournure. Toute mon attention sera concentrĂ©e sur le fait de ne pas leur dĂ©plaire, et que peut-ĂȘtre ils deviennent moins des ennemis de classe, des dangers directs ou indirects, des participants actifs ou passifs au sexisme. Tout leur discours sera sous-tendu par la menace suivante : « SI tu nâes pas gentille, SI tu ne rĂ©ponds pas Ă toutes mes questions, SI tu tâĂ©nerves, alors je serai un ennemi du fĂ©minisme et cela sera ta faute ».
Les femmes sont en gĂ©nĂ©ral vues comme responsables des violences sexuelles quâelles subissent. La boucle se boucle. Si nous nâexpliquons pas gentiment aux hommes quâil faut pas violer, alors ils le feront.
Les fĂ©ministes deviennent alors responsables des violences faites aux femmes. Si les fĂ©ministes Ă©taient plus pĂ©dagogues, plus gentilles, moins agressives, alors les hommes sâĂ©nerveraient moins en rĂ©action. Je ne travaillerais plus Ă lutter contre les violences faites aux femmes mais concentrerais toute mon attention Ă ce que les hommes ne violent pas davantage Ă cause de moi, ne soient pas plus sexistes Ă cause de moi, ne soient pas des ennemis du fĂ©minisme Ă cause de moi. Toutes les violences faites aux femmes pourraient s'estomper, d'un coup, si les fĂ©ministes faisaient un peu plus d'efforts et comprenaient un peu mieux le mal-ĂȘtre des hommes.
> Les hommes mâexpliquent quâils sont prĂȘts Ă mâĂ©couter. MâĂ©couter comme si ce dont je parlais concernait la lecture du dernier polar de lâĂ©tĂ© ou de la derniĂšre recette de cuisine testĂ©e. Comme si au fond ce ce que je disais nâavait que peu dâimportance alors que cela implique des dizaines de milliers de victimes par an. MâĂ©couter comme si câĂ©taient des mots de plus, sur un sujet aussi intĂ©ressant ou inintĂ©ressant que le jardinage ou les jeux videos. Pas un discours qui implique ma vie, ma libertĂ©, la libre disposition de mon corps. M'Ă©couter avant de prendre leur cafĂ© ou aprĂšs avoir pris leur dessert. "Ils ont quelque minutes Ă me consacrer" me disent-ils.
Ils mâĂ©couteront, auront cette grandeur dâĂąme si je fais quelques efforts. Si jâadapte mon vocabulaire. Si je choisis mes mots. Bannir le mot « homme » de mon vocabulaire peut-ĂȘtre. Dire « ils ». Dire « les monstres ». Bannir le mot « viol » peut-ĂȘtre aussi. Dire « abus ».
[...]
> Pourquoi vous sentez vous plus mal de mes mots que des violences sexuelles ? Câest une chose assez extraordinaire que de constater que vos egos priment sur la lutte contre les violences sexuelles. Câest une chose assez incroyable de vous voir subordonner votre aide relative aux luttes des femmes Ă la façon dont nous allons vous caresser dans le sens du poil, en prenant soin de ne pas vous dĂ©ranger.
Je regarde les chiffres des violences sexuelles et je me dis quâune femme est violĂ©e toutes les 7 minutes en France. Ce sont des mots, souvent un peu abstraits. Je sais quâil suffirait dâun peu de bonne volontĂ© masculine pour que ces chiffres diminuent drastiquement. Cela parait Ă©trange de parler de "bonne volontĂ©" en matiĂšre de violences sexuelles non ? Et pourtant.
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> Il faudra admettre que les hommes n'ont pas le droit de disposer du corps des femmes, du corps des enfants et du corps d'autres hommes. Cela les rend trĂšs malheureux je le sais, on me parlera de leur misĂšre sexuelle pendant que je parlerais de viol. On comparera le fait de ne pas pouvoir baiser alors que je parle du fait de ne pas violer.
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> Pendant ce temps, les hommes se demandent pourquoi les féministes disent "les hommes" au lieu "des hommes".
Pendant ce temps, des hommes me disent que lire ce que j'Ă©cris, lire des rĂ©cits de violence sexuelle est "dur mais qu'ils arrivent Ă ne plus se sentir mis en cause". C'est tout ce que ce que cela suscite. Ils ne se sentent plus accusĂ©s (alors qu'ils le sont), ils ne se sentent plus visĂ©s (alors qu'ils le sont), ils ne sentent plus ma colĂšre (alors qu'elle est lĂ , intacte, entiĂšre, brĂ»lante). Ils sont tranquillisĂ©s ; je ne les visais pas eux et c'est bien tout ce qui importe n'est ce pas. Je dois continuer Ă "ĂȘtre pĂ©dagogue" me disent-ils en me tapotant sur la tĂȘte pour me fĂ©liciter de mes efforts Ă les rassurer, Ă ce qu'ils ne se sentent pas impliquĂ©s, touchĂ©s, blessĂ©s. Ce n'est pas la violence sexuelle commise par les hommes qui est dure, ce sont les mots des fĂ©ministes qui en parlent. Ce ne sont pas les hommes violeurs qui sont durs - et la masse bĂȘlante des hommes occupĂ©s Ă pinailler sur le "bon mot" pour parler - mais mes mots mis sur les violences sexuelles commises SUR les femmes PAR les hommes
2017-08-10 - permalink -
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