La répression des manifestations lycéennes est une leçon de fascisme, par Paul B. Preciado – Libération
Je présente toutes mes excuses à Paul B. Preciado pour le pillage de son texte, mais ce qu'il dit est trop important pour que les personnes qui ne sont pas abonnées à LMIbé ne puissent pas le lire.
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Certain·es considèrent à tort que l’éventuelle (bien qu’improbable) arrivée du RN au pouvoir lors des prochaines législatives marquerait le moment où la société française passerait de la démocratie au fascisme. Mais ceux d’entre nous qui ont vécu sous une dictature savent que le fascisme n’arrive jamais et ne disparaît jamais du jour au lendemain. En Espagne, par exemple, le fascisme n’a pas commencé par le soulèvement militaire, ni pris fin avec la mort de Franco. Entre 1933 et 1935, un gouvernement républicain, mais conservateur, a banalisé la répression violente des manifestations d’étudiants et d’ouvriers, qui s’est ensuite étendue aux paysans, aux classes moyennes et aux intellectuels, sans qu’il y ait d’opposition effective. La violence policière et militaire déployée contre les manifestations pacifiques des étudiants a servi d’école du fascisme.
Une société devient peu à peu fasciste lorsqu’elle accepte comme normale la violence institutionnelle à l’encontre des membres les plus fragiles de sa population, y voyant une nécessité permettant de maintenir le statu quo de ses élites politiques, religieuses, économiques, raciales, sexuelles ou de genre. Mais surtout, une société devient peu à peu fasciste lorsqu’elle est capable de sacrifier la vie de ses enfants et de ses jeunes générations au nom de l’ordre et de la stabilité nationale telle qu’elle est définie par les adultes. La guerre civile et coloniale, comme un bûcher sur lequel brûle le corps de toute une génération, est l’aboutissement de ce devenir fasciste.
Le fascisme, c’est l’infanticide comme stratégie de gouvernement
Paradoxalement, bien que ce soit la droite conservatrice et national-fasciste qui ait fait de la «protection de l’enfance» un rempart politique lui servant à mettre en œuvre des lois répressives telles que l’interdiction de l’avortement, de l’adoption et de la filiation par les personnes homosexuelles, ainsi que l’interdiction pour les adolescents d’accéder aux processus de transition de genre ; ce sont pourtant ces mêmes protecteurs de l’enfance qui, lorsqu’il s’agit d’écouter ce que les «enfants» ont à dire et de répondre à leurs demandes, envoient la police armée contre eux. En réalité, pour le nationalisme, l’enfance est aussi importante que la terre : toutes deux sont considérées comme des espaces vierges qu’il est possible de coloniser, c’est-à-dire d’occuper, de posséder, de violer, de détruire. Le fascisme est une relation de terreur, de soumission et de colonisation paterno-filiale, mise en scène et érotisée à l’échelle nationale. Le fascisme, c’est l’infanticide comme stratégie de gouvernement.
Au Museo del Prado à Madrid, on peut voir l’une des représentations les plus effrayantes de la volonté infanticide des parents blancs, capitalistes et hétérocoloniaux. Dans l’un de ses tableaux noirs des années 1820, Goya nous montre la voracité avec laquelle Saturne se nourrit du corps d’un·e adolescent·e, la folie qui pousse le père à se croire légitimé pour dévorer la vie et le corps de ses enfants. Dans le mythe gréco-romain, Saturne-Chronos est le temps : un titan qui se nourrit de ses propres enfants dans un rituel aussi sauvage qu’incessant. Saturne est aujourd’hui une allégorie de la génération des baby-boomers qui dévorent leurs enfants. La manière dont le capitalisme patriarcal, dans son évolution vers le fascisme, dévore ses enfants en mangeant leur futur. La scène représentée par Goya se répète aujourd’hui dans les rues de France : Saturne tire une balle en caoutchouc à bout portant sur un lycéen sans défense et lui arrache la main, qui explose dans un bain de sang. Un groupe de Saturnes armés avance vers une petite foule d’adolescents pacifiques et désarmés qui leur crient : «Non, s’il vous plaît, laissez-nous manifester.» Mais les Saturnes ne s’arrêtent pas : ils frappent, attaquent, écrasent la tête des enfants avec leurs bottes, traînent leurs corps en les tirant par les cheveux, profitant au passage pour leur toucher les fesses ou la poitrine.
Les adolescent·es scolarisé·es constituent la seule force sociale capable de fabriquer le temps
Face à la génération des Saturnes-boomers, les adolescent·es scolarisé.es dans des lycées publics abandonnés par la République, les enfants blessés, aveuglés, mutilés par la violence du père, sont avant tout des corps vivants chargés d’avenir. Ils constituent la seule force sociale capable de fabriquer le temps. Et les pères fascistes convoitent ce corps, souhaitant à la fois s’y reproduire, le dévorer, le détruire. Ils veulent faire tourner cette usine jour et nuit, en extraire autant d’avenir que possible, quoi qu’il en coûte. C’est la soif d’avenir du père qui caractérise le capitalisme productiviste et colonial : dévorer la terre, dévorer la vie, violer et dévorer le désir de l’enfant, dévorer les animaux, dévorer les plantes, dévorer l’univers, dévorer le temps, tout dévorer. Le fascisme est vivipare et futurophage. L’ampleur des violences policières déployées contre les adolescents manifestants montre bien que ce dont il est question ici, ce n’est pas du droit des enfants à une éducation, de la nécessité d’avoir davantage d’enseignants, des conditions de travail des remplaçants ou de l’isolation thermique des établissements scolaires contre le froid ou la chaleur.
Saturne et sa répression policière sont là pour donner à la société une leçon de fascisme et vérifier qu’elle y résiste sans se plaindre. Deux options s’offrent à nous : transformer la manifestation des lycéens en grève nationale, ou accepter la dérive fasciste silencieuse et progressive de toute une société – et ça, bien avant le RN.
2026-10-18 - permalink -
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