Trumpisme, biais racistes et menace écologique : « L’IA n’est pas une technique, c’est une idéologie » | Mediapart
> Mediapart : Plus personne désormais n’ignore qu’Elon Musk est l’un des proches les plus influents du nouveau président américain. Est-il l’arbre qui cache la forêt de ces milliardaires de la tech fascinés par le trumpisme ?
> Thibault Prévost : Elon Musk n’est évidemment pas tout seul. Les médias américains ont bien raconté comment tous ces milliardaires de la Silicon Valley, en tout cas ceux qui penchent le plus à droite, ont à la fois infiltré et phagocyté l’équipe de transition et le futur gouvernement Trump.
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> Il devient difficile de savoir si Elon Musk rejoint Donald Trump, ou si c’est le trumpisme qui est en train d’être altéré de l’intérieur par Musk.
> Dans les meetings, Elon Musk portait par exemple une casquette « Dark Maga », qui fait référence au mouvement des « Lumières noires », qui a été théorisé par Curtis Yarvin. C’est un mouvement néofasciste qui défend l’idée qu’un pays idéal devrait être gouverné comme une entreprise, par le patron d’une entreprise.
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> Le plan de ces milliardaires d’extrême droite est-il en train de se réaliser ?
> Oui. Pour les milliardaires de la tech, le programme, c’est de se libérer de la concurrence et de la régulation à la fois. En investissant la Maison-Blanche, ils sont en train de faire les deux. Et la théorie selon laquelle la Silicon Valley serait composée de libertariens a vraiment un coup dans l’aile.
> Ce sont au contraire des gens dont la fortune est dopée par de gigantesques contrats publics et qui ne veulent pas du tout de la disparition de l’État. Ils veulent un État sur mesure. On assiste à l’aboutissement de la stratégie de capture réglementaire, qui consiste normalement à infiltrer les régulateurs pour devenir soi-même le régulateur. C’est une étape de plus : devenir carrément l’État et s’autodécerner des contrats militaires, des contrats de surveillance ou des contrats spatiaux, dans le cas de Musk. On assiste à la transformation d’une oligarchie [le gouvernement par une élite – ndlr] en pure ploutocratie [le gouvernement par les riches – ndlr].
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> On ne peut plus faire l’impasse sur cette filiation idéologique et il est urgent de nommer l’IA pour ce qu’elle est. L’IA porte un projet de redéfinition de la notion même d’être humain. Le discours qui promeut l’intelligence artificielle propose de refonder les architectures de la société. On retrouve là le projet transhumaniste, cher aux milliardaires de la tech.
> Ce projet est très différent selon qu’il s’applique à eux-mêmes ou au reste du corps social. Pour eux-mêmes, l’IA, c’est le projet d’augmentation des capacités humaines, la mythologie du surhomme, la volonté d’hybrider son cerveau avec la machine. De défier la mort aussi.
> Mais pour ces milliardaires, quand l’IA est appliquée au reste du corps social, elle devient un outil de contrôle et de servitude. Quand on regarde les utopies qu’ils défendent, par exemple les stations spatiales de Musk, le futur qui est promis pour la population, c’est la servitude algorithmée, aux mains de la machine, avec un capital qui se régénère quasiment automatiquement.
Un rappel pourtant essentiel :
> L’IA n’est pas une technique, c’est une idéologie. C’est ce qu’explique d’ailleurs un de ses créateurs, John McCarthy. Quand il a lancé le terme Artificial Intelligence, c’était un choix conscient pour obtenir des financements. L’idée d’une machine anthropomorphique, qui va arriver non seulement à atteindre l’être humain, mais à le dépasser.
> Et quand on humanise la machine, on mécanise l’humain – c’est la contre-proposition tacite. Cela devient extrêmement dangereux pour les sociétés, et notamment dans la sphère du travail. Quand on déploie des algorithmes dans l’entreprise, on pousse aussi les gens à se rapprocher de la machine. Et donc à réduire leur périmètre d’autonomie politique.
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> Il faut aussi rappeler que l’IA générative, présentée depuis l’arrivée de ChatGPT fin 2022 comme un outil déjà, ou bientôt, plus efficace que l’homme, ne marche pas si bien que cela. Pourquoi ?
> Structurellement, on parle de machines qui font 5 à 20 % d’erreurs. Elles sont entraînées sur un corpus de données absolument gigantesque, et font des mises en relation entre des points, par inférence statistique. Tant qu’on reste dans une représentation du monde qui est proche de la médiane statistique, cela fonctionne très bien.
> Mais plus on s’éloigne de la médiane, plus le modèle va avoir du mal à prédire et à modéliser le monde. Le problème est que la médiane politique du monde correspond à la bourgeoisie, à la blanchité, au genre masculin. Aux dominants, en fait.
> Donc, plus on s’éloigne de la représentation du monde des dominants, plus on arrive dans les marges, plus on se retrouve avec une automatisation des inégalités, comme le dit la politiste Virginia Eubanks : la machine reproduit et amplifie les biais de classe, de race et de genre, qui soutiennent déjà le monde occidental. Toute machine algorithmique est une intervention politique sur le réel.
> Dans une tentative de dépolitiser le problème, la Silicon Valley essaye de redéfinir les erreurs de l’IA comme des « hallucinations », en nous obligeant à une forme de tendresse par rapport aux machines, qu’il faudrait éduquer. Je suis absolument contre l’usage de ce terme : il s’agit d’erreurs de calcul, de désinformation, intrinsèques au modèle.
> Et on découvre régulièrement que les machines autonomes ne le sont en fait pas.
> On apprend par exemple que la voiture autonome nécessite une supervision humaine à distance [Le New York Times évalue la supervision nécessaire à 1,5 humain par véhicule autonome – ndlr] ou que les magasins automatiques Amazon où on ne passait pas à la caisse étaient gérés par un millier de travailleurs indiens sous-payés, qui devaient manuellement « flaguer » les achats des clients à travers des caméras de surveillance. Il faut davantage d’êtres humains pour gérer l’illusion de l’intelligence et de la machine autonome. Cela illustre bien l’inutilité massive de ce système.
2025-02-09 - permalink -
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