The Daily Shaarli
Un essai, De grandes dents, dans lequel elle effectue une relecture du Petit Chaperon rouge à dessiller des paupières cousues au fil de fer : le loup déguisé en mère-grand est un mirage et l’âpre voix qui intime à l’enfant de la rejoindre dans le lit est bien celle de l’aïeule, nouvelle preuve que le danger rôde avant tout à l’intérieur des chaumières familiales.
Oui, alors, euh, comment dire ? C'est exactement ce que le conte raconte. Voir ici et là.
Pour en revenir à Lucile Novat, la portraiturée de l'article, on sent que c'est un truc qui la travaille depuis longtemps :
Elle sonde les monstres dans l’œuvre de Hugo ou les enfants chez Perec et «l’étoile» Duras, «ce qui pose déjà des trucs». Novat a toujours aimé les univers à la fois croque-mitaine et «Polly Pocket» des contes de Perrault, de Grimm ou d’Andersen.
Et, comme il fallait s'y attendre :
Elle jette simplement : «La grand-mère du Petit Chaperon rouge, c’était mon grand-père.» Et la victime, sa mère.
Elle me parait infiniment sympathique cette nana :
En 2017, Novat devient professeure de français, prend très tôt le chemin du 93, un choix, «militant», qui n’a rien «d’héroïque». «Je ne sais pas comment le dire sans être un peu bateau, mais c’est de ces enfants-là dont je veux être l’alliée. Je suis atterrée, enragée par la vie qu’on leur fait. On est dans un pays où, quand un policier tue un adolescent de 17 ans, la cagnotte de soutien à sa femme récolte 1,6 million d’euros.» Comme le rappelle son frangin : «Lucile préfère être du côté des oppressés que des harceleurs.» La militante Sud Education, qui vote à gauche, porte une demi-pastèque en collier, les couleurs de la Palestine. Le premier cours de sa vie d’enseignante a porté sur un poème de Darwich, le Dernier Discours de l’homme rouge.
Novat adore les films d’épouvante, a l’impression de ressortir «très courageuse» d’une séance de frissons avec pouls qui tambourine. Elle mentionne le classique Suspiria de Dario Argento ou le récent Backrooms de Kane Parsons, mais le flip qui semble hanter la prof est une scène authentique. Aucun fantôme, esprit, truc bizarre, mais des dizaines de lycéens agenouillés, les mains collées à la nuque ou dans le dos, face au béton nu d’un mur ; une scène survenue à Mantes-la-Jolie en 2018. Dans une vidéo, on entend l’un des policiers (relaxés en 2025) se gargariser : «Voilà une classe qui se tient sage.»
Je pose ça là, hein.
Marine Le Pen est donc candidate à la présidentielle malgré une condamnation pour «détournement de fonds publics» (oh rien du tout, 2,8 millions d’euros) confirmée en appel, mardi 7 juillet. Et ce n’est pas à elle-même qu’elle le doit. Car tout ce que la leader d’extrême droite a toujours pu dire, au sujet de la justice et plus particulièrement du rapport des élus à cette dernière, aurait dû l’en empêcher. L’ironie est cruelle et à tous les étages.
Et d’abord dans le fait que c’est bien l’exécution provisoire de son inéligibilité, prononcée en première instance, qui la rend éligible pour 2027, cette peine (ramenée à quinze mois en appel) ayant déjà été purgée. Il y a un an, le RN livrait la «justice politique» à la vindicte populaire pour cette décision. «Je suis éliminée» et «des millions de Français vont être privés de […] la favorite de l’élection», avait estimé Le Pen, pour qui «l’état de droit [avait] été totalement violé». «C’est la démocratie française qui est exécutée», avait renchéri Jordan Bardella. C’est au contraire ce qui assure la survie politique de sa cheffe bien aimée.
De même, Le Pen peut se réjouir de ne pas aller en prison, puisqu’elle est condamnée à trois ans dont un ferme aménageable sous bracelet électronique. Ce qui n’aurait pas été possible si elle avait été au pouvoir, du moins si l’on en croit ses propres promesses. Pas plus tard qu’en 2022, elle considérait que seuls «deux types de peines peuvent être compris par les délinquants et les criminels : les amendes et la prison ferme». Elle s’engageait même à «supprimer toute possibilité de réduction et d’aménagements de peine» car «c’est considéré par les délinquants comme l’impunité totale».
La candidate du RN pourrait d’ailleurs ne porter son bracelet – avec lequel elle semble prête à faire campagne contrairement à ce qu’elle a répété ces derniers mois – que quelques mois : elle pourra solliciter jusqu’à la moitié de sa peine en réductions devant un juge d’application des peines. Le tout, comme le rappelle l’avocat Seydi Ba sur son compte X, constitue l’héritage de trois des ministres de la Justice les plus honnis par le parti lepéniste (et réciproquement) : Christiane Taubira, Nicole Belloubet et Eric Dupond-Moretti. Merci la «justice laxiste».
La candidature de Le Pen malgré une condamnation judiciaire vient aussi contredire des décennies de discours du FN devenu RN sur la probité des élus. N’est-ce pas la cheffe des députés lepénistes elle-même qui, alors patronne du FN en 2013, réclamait l’inéligibilité «à vie» des élus «condamnés pour des faits commis grâce ou à l’occasion de leur mandat», citant spécifiquement le cas du «détournement de fonds publics» ? De même, est-il nécessaire de rappeler que Le Pen comme Bardella estimaient encore très récemment qu’on ne peut décemment pas être candidat RN à une élection avec un casier judiciaire rempli ? Rappelons-le tout de même.
Et puis, voir le parti qui dénonce avec une démagogie et un populisme infini le «tous pourris», se gargarisant de garder «la tête haute et les mains propres», représenté par une délinquante avérée, franchement… La version passée de Le Pen elle-même réclamerait un minimum de décence. On se contentera d’un seul exemple parmi des dizaines à disposition. En 2004, réagissant à la condamnation d’Alain Juppé à dix ans d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, la fille de Jean-Marie Le Pen faisait son grand numéro : «Tout le monde a piqué de l’argent dans la caisse, sauf le FN. Et on trouve ça normal ? […] Les Français en ont marre de voir des élus qui détournent l’argent, c’est scandaleux. […] Respecter la démocratie, c’est ne pas voler l’argent des Français.» A qui le dit-elle.
Dites, vous avez vu ? Le gouvernement, LR et le FN se sont mis d’accord pour voter une proposition de loi terrifiante instituant une présomption de légitime défense en cas d'usage des armes à feu par les forces de l'ordre.
Je vais le dire autrement : un flic vous tire dessus. Vous êtes en tort. C'est à vous de prouver qu'il n'avait pas raison de vous tirer dessus. Bon courage.
Qui a dit dictature policière ? Meuuu non, puisqu'on vous dit que c'est pour votre sécurité, allons, allons.
