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Chien 51
lundi 1er décembre 2025, par
J’ai très envie de vous parler de Chien 51, car ce livre m’a tourneboulé, aussi vais-je faire vite pour ne pas ajouter un item supplémentaire à ma (longue) liste d’articles à faire.
Chien 51, c’est un polar dans un univers de SF dystopique. Le protagoniste principal, Zem Sparak, est un poncif sur pattes : c’est l’archétype du vieux flic blasé et fatigué, addict, qui en a trop vu pour avoir ne serait-ce que de vagues illusions sur quoi que ce soit. Tout commence -évidemment- par un meurtre particulièrement crade, qui se complique pour Sparak de l’obligation de collaborer avec une collègue de la zone 2.
Et c’est là que ça devient intéressant. Sparak est un « chien », un supplétif de la police, qui travaille en zone 3. Salia Malberg, est une inspectrice d’élite de la zone 2. Mais c’est quoi, ces histoires de zones ? Eh bien, nous sommes dans un futur que je m’effraie de m’imaginer pas si lointain, dans une mégalopole (Magnapole) que l’on perçoit dantesquement démesurée, et dans laquelle les citoyens-salariés, les « cilariés » sont répartis entre la zone 1, la zone 2 et la zone 3. Vous aurez compris que la zone 3 ressemble à peu près autant au paradis sur terre que Kim Jong-un a de l’appétence pour la critique.
Je ne vous dévoilerai pas l’intrigue, que je trouve d’ailleurs assez convenue, car la force du roman n’est pas là ; c’est tout le talent de Laurent Gaudé de faire en sorte que ce roman vous ramasse avec un crochet au foie avant de vous piétiner le visage dans la boue : vous ne pouvez pas vous empêcher, tout du long, de le voir comme un sinistre avertissement. Absence de libertés, violence policière systémique, confort de quelques uns construit sur l’exploitation de tous les autres : il enfle les zones sombres de notre réalité, pour voir jusqu’où on pourrait aller en poursuivant dans cette direction. Et, non seulement le résultat fait peur, mais le constat du point de départ utilisé par l’auteur est glaçant.
Car Zem Sparak, de son vrai nom Sparakos, est grec. Ou plutôt était : la Grèce n’existe plus, elle a été rachetée par Goldtex après avoir fait faillite. Difficile de ne pas y voir une allusion transparente à la façon dont la Grèce a été traitée il y a un peu moins de 10 ans. On apprend d’ailleurs au fil de l’histoire que d’autres États faillis ont été rachetés depuis par Goldtex, la gestion du dossier grec leur ayant beaucoup appris. Zem est un survivant des événements grecs, le roman multipliant les flash-back sur sa jeunesse.
C’est pour cela que Laurent Gaudé utilise les poncifs du polar : ils ne sont que des matériaux pour donner corps à son univers, pour construire une histoire où, à la fin, savoir qui a tué importera finalement assez peu, tant les vies individuelles -celles de la zone 3 tout du moins- ne valent rien. Encore une fois, tout s’expliquera et se soldera par des luttes de pouvoir. Comme dans ce monde, qui ne devient pas plus aimable d’être vu à travers le prisme de Chien 51.