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Dans l’ombre de Vermeer
mardi 2 septembre 2025, par
Si Rose Valland, que j’évoquais il y a quelques jours, incarnait le côté lumineux de l’amour de l’art, au point d’en faire l’engagement d’une vie, Han van Meegeren pourrait en être le côté obscur. Même si bien évidemment rien n’est jamais aussi simple.
Han van Meegeren était un peintre néerlandais [1], mais si l’Histoire a retenu son nom, c’est pour son œuvre de faussaire, d’autant plus qu’il s’est retrouvé mêlé à la grande (et tragique) Histoire. C’est dans la deuxième partie de L’espionne à l’œuvre, que je l’ai découvert : à la fin de la seconde guerre mondiale, Han van Meegeren est arrêté pour avoir (indirectement) vendu un Vermeer à Hermann Goering. Accusé de haute trahison, il risque la peine de mort. Afin de se disculper, il va peindre un nouveau Vermeer dans sa cellule... Il sera jugé, condamné à une peine légère en raison des circonstances, de son âge et de la maladie (il mourra d’ailleurs peu de temps après), et considéré par bon nombre de hollandais comme un véritable héros national ! Pensez donc : il avait roulé dans la farine un chef nazi en lui vendant à prix d’or un faux Vermeer !
Mais revenons un peu en arrière. Le bonhomme, véritable Julien Sorel de la peinture, voit le jour dans une famille dans laquelle un père tyrannique considère qu’il est de meilleur ton de faire des affaires que de faire des p’tits dessins. Les tableaux, à la rigueur on peut les vendre, mais les peindre, c’est pour les artistes (ce qu’il considère comme un gros mot). Mais une bonne fée avait agitée ses pinceaux au-dessus du berceau du jeune Henricus : en plus d’être très doué, il aura la chance de rencontrer un mentor qui l’initiera à la peinture, une (première) femme qui le soutiendra... Bref : il est vite reconnu comme un jeune homme doué et prometteur, à condition qu’il se mette à faire autre chose que du classique.
Car Henricus ne jure, à l’instar de son mentor, que par le siècle d’or hollandais (en gros le XVIIème siècle), et ne voit pas pourquoi pas il sacrifierait à la mode de l’art dégénéré de ce début de XXème siècle, qui encense Picasso, Braque et autres barbouilleurs sans avenir [2]. De fait, il se heurte à l’hostilité croissante de la critique, crie au complot, au génie incompris, et finit par ourdir un plan, machiavélique comme il se doit de tous les plans de vengeance : il va peindre des tableaux du XVIIème qui seront tellement réussis que ces soi-disant experts et autres critiques qui ont ruiné sa carrière se couvriront de ridicule lorsqu’il étalera les preuves de leur ignorance en révélant qu’il est l’auteur des tableaux.
Je répète que cette histoire est vraie de bout en bout : elle est tellement belle qu’on pourrait croire à un roman. H. V. Meegeren va en-effet devenir le héros d’un véritable pacte faustien, où le diable lui aurait accordé le talent en échange du rejet de ses contemporains. Sa vengeance porte en elle les germes de sa perte : faire un tableau à la façon de Vermeer, c’est une démonstration de technicité ; le faire en imitant la signature du maître et en vieillissant artificiellement le tableau, c’est commettre un faux. Un faux génial, exécuté avec une maestria maniaque par un peintre aigri. Le livre détaille toutes les techniques mise en œuvre par le grigou pour parvenir à ses fins : achat de véritables toiles du XVIIème qu’il gratte puis repeint, recherche des matières premières d’époque, construction d’un four pour sécher rapidement l’huile et créer des crevasses plus vraies que nature, qu’il salira ensuite avec un mélange à base d’encre de Chine...
Mais, réalité plus romanesque que la fiction oblige, il va vendre ses faux à prix d’or, mais n’ira jamais au bout de son plan (il n’y sera contraint que rattrapé par la justice) : désormais, il se considère comme l’égal de Vermeer et autres grands maîtres hollandais : après tout, cela a été certifié par les plus grands experts de son temps...
Une bonne partie de l’intérêt du livre réside dans la révélation des liens troubles entre une présumée « valeur artistique » et l’opinion des « experts » : même le faux le plus moche de Han van Meegeren a été acheté à prix d’or par l’État hollandais, parce que les plus grands experts du temps avaient certifiés qu’il s’agissait d’un authentique Vermeer, tandis que les plus beaux tableaux signés Han van Meegeren n’intéressaient quasiment personne. De même pour Vermeer lui-même, considéré depuis la seconde moitié du XIXème siècle comme l’un des plus grands maîtres de la peinture : il ne l’a été qu’après avoir été redécouvert et avoir passé plusieurs siècles dans le purgatoire des croûtes sans valeur... [3]
On peut aussi lire cette histoire comme une fable (réelle) sur l’auto-aveuglement et les prophéties auto-réalisatrices : il est notoirement connu que nous possédons très peu de toiles authentiques de Vermeer (moins de 40). Or, personne n’a été étonné outre mesure de voir surgir du néant, en mois de 10 ans, un, puis deux, puis trois tableaux de Vermeer. Quand on veut très fort quelque chose, on peut perdre tout esprit critique en voyant son rêve devenir réalité...
[1] Là encore, un livre plus intéressant par ce qu’il raconte que par la façon dont il le raconte, l’auteur ne faisant pas assez la démarcation entre l’essai et le roman : le style est plat -même pour un essai- et la couverture indique « roman », c’est assez perturbant. On peut supposer que les seuls éléments romanesques sont les interventions de l’auteur lorsqu’il imagine ce que devait ressentir Han van Meegeren lorsqu’il s’adonnait à ses petits trafics.
[2] ou pas
[3] L’auteur rallonge un peu la sauce en consacrant un chapitre à Proust, pour qui Vermeer, et notamment la Vue de Delft étaient tellement important qu’il les a intégrés dans La Recherche, faisant du peintre le sujet d’un essai jamais achevé de Swann (et de celui-ci le prototype de l’artiste raté, sacrifiant l’art aux frivolités) et du tableau un élément de la mise en scène de Bergotte (qui meurt en regrettant de ne pas avoir assez peaufiné son œuvre, pour le dire vite), mais aussi en racontant le peu que l’on sait de la vie de Vermeer.
