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Rebecca, et les fantômes de Manderley
vendredi 27 mars 2026, par
L’Auberge de la Jamaïque jouait déjà avec les tropes du gothique, Rebecca aussi, mêlant habilement maison hantée et enquête policière, mais à la manière de Du Maurier, c’est à dire en réagençant les éléments du genre à sa façon bien personnelle. Je l’ai d’ailleurs découverte dans la super BD documentaire Histoire du polar, lue en début d’année [1].
Maison hantée ? Ce serait donc un livre fantastique ? Non, mais Du Maurier s’amuse à brouiller les cartes avec maestria. Mais reprenons les choses depuis le début.
Une très jeune femme [2], dont on ne connaîtra jamais le nom, épouse en secondes noces Maxim de Winter, un aristocrate anglais [3], propriétaire du célèbre domaine de Manderley. Seulement, le souvenir de Rebecca, sa première épouse tragiquement disparue seulement un an plus tôt, est partout, au point d’en être oppressant. Elle doute de sa capacité à tenir son rôle, tenir son rang, tenir la comparaison surtout, face à cette créature parfaite que semblait être Rebecca. Il faut dire que tout les oppose : Rebecca était à l’aise avec tout le monde, la narratrice est timide et effacée. Rebecca dirigeait la maison, organisait des fêtes fastueuses, recevait... elle, ne connait rien aux usages du monde et a l’impression de passer son temps à se couvrir de ridicule. Impression accentuée par la gouvernante, Mme Danvers, qui fait clairement sentir à la nouvelle épouse la supériorité de l’ancienne épouse, la "vraie" Madame de Winter, et fait régner la terreur sur l’esprit de la malheureuse. Cela ira assez loin, se terminant dans la tragique apothéose d’un bal costumé.
Rebecca est morte, et pourtant elle est partout, cachée dans chaque conversation, dans chaque allusion, dans chaque non-dit. Elle est dans le décor de chaque pièce, elle est dans les fleurs et les statues du jardin, elle est dans la mystérieuse petite maison sur la plage.
Elle est dans les silences du mari.
La narratrice en vient à se demander si celui-ci l’aime encore, pire, s’il l’a jamais vraiment aimée : comment une femme aussi insignifiante qu’elle -en tout cas c’est ainsi qu’elle se considère- peut-elle espérer rivaliser ? Comment lutter contre une morte ? Une rivale, passe encore, mais un fantôme, on ne peut rien faire contre.
L’ambiance est tellement oppressante qu’on finit par douter que Rebecca soit vraiment morte...
Et ce n’est pas cette chambre-ci seulement, dit-elle. Il y a plusieurs pièces comme ça dans la maison. Le petit salon, le hall, même le petit vestiaire. Je la sens partout. Vous aussi, n’est-ce pas ? »
Elle se tut. Elle continuait à épier mon regard. « Vous croyez qu’elle peut nous voir en ce moment en train de parler ensemble ? « demanda-t-elle lentement.
« Vous croyez que les morts reviennent et regardent les vivants ?
— Je ne sais pas, dis-je. Je ne sais pas. »
Ma voix était bizarrement tendue, je ne la reconnaissais pas.
« Je me le demande quelquefois, chuchota-t-elle. Je me demande quelquefois si elle revient à Manderley, et si elle vous voit ensemble, M. de Winter et vous. »
Manderley est quasiment le quatrième personnage principal, après Rebecca, la nouvelle femme et le mari. On retrouve au passage cette unité autour d’un lieu "spécial" chère au gothique, l’action se déroulant presque entièrement dans la vaste demeure ; le manoir est ainsi au centre du roman, apparaissant dès l’incipit :
J’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley.
et étant encore l’objet du dernier paragraphe du roman.
A vrai dire, ce premier chapitre onirique est également programmatique : il annonce à demi-mot ce qu’il va se passer [4]. L’histoire est racontée à la première personne, on découvre l’intrigue par les yeux de l’héroïne, on prend pour argent comptant tout ce qu’elle nous dit, on partage ses pensées, jusqu’au moment ou tout est révélé, et où le roman quitte le domaine du thriller psychologique pour se rapprocher du roman policier. Bref : on est manipulés depuis le début.
J’ai trouvé ce livre extraordinaire.
D’abord, il est prenant. En nous faisant partager toutes les pensées de son héroïne, Du Maurier nous livre un quasi huis-clos psychologique, augmenté du petit frisson de peur qu’elle ressent dans cette vaste demeure (perçue comme) hostile. Rien que pour ça, c’est magistral.
Ensuite, parce qu’il a plusieurs niveaux de lecture, et quasiment un fil rouge sur le thème du double. Il n’y a pas une, mais deux héroïnes : une morte, et une vivante. Il n’y a pas une histoire mais deux : un thriller psychologique suivi d’un roman policier.
Attention, ici commence le spoiler, mais c’est nécessaire à la suite de ma démonstration.
Ce n’est pas anodin si le roman commence dans un rêve : on commence dans un rêve pour aller vers la vie, et le roman s’ouvre par une demeure spectrale -fantomatique- éclairée par la lune pour se clore sur Manderley en flammes par une nuit sans lune. Incendie hautement symbolique : on brûle le lieu des apparences, l’endroit où tout fut faux. Parce qu’on a évidemment été menés en bateau depuis le début et bien que s’en doutant, on ne voit pas venir la chute : Max et Rebecca ne se sont jamais aimés, elle n’est pas morte dans un tragique accident de bateau, mais c’est lui qui l’a tuée avant de déguiser sa mort en accident.
C’est le passage du roman qui m’a mis le plus mal à l’aise : on nous explique de manière très allusive que Rebecca était une femme infidèle et manipulatrice. Max la tue dans un accès de rage, alors qu’elle vient de lui annoncer qu’elle était enceinte - et pas de lui. La femme que tout le roman présente comme un modèle se révèle être... bonne à tuer ? Toute la dernière partie du roman mettra dès lors en scène Max, le mari meurtrier, lentement enserré par les soupçons de la justice, le bateau de Rebecca ayant été retrouvé... avec son corps à l’intérieur, alors que l’ancienne Mme de Winter est censée reposer dans la crypte de Manderley. Mais nous savons depuis le premier chapitre comment l’histoire se termine, n’est ce pas ?
Voilà donc un polar où l’on prend le parti du meurtrier contre la victime ! C’est un peu problématique, surtout que cette révélation donne la désagréable impression de légitimer le féminicide pour peu que le mari soit en colère... J’ai commencé par être un peu fâché contre ce roman, puis contre Daphné Du Maurier, mais l’autrice ne porte pas de jugement, elle donne à voir. Elle donne à voir que dans les années 30, un mari bafoué tue sa femme. Elle donne à voir que son nom, sa demeure, son honneur, sont pour lui plus important que la vie d’une femme. Elle donne à voir la complicité passive des notables et des amis.
Sa nouvelle femme choisit d’emblée le parti de son mari, plaçant le lecteur, qui a vécu toute l’histoire par procuration à travers elle dans une situation très inconfortable : hey, lecteur, tu aurais fais quoi, toi ?
Vous pensiez en avoir fini avec Rebecca ? Son histoire où vous vous êtes fait manipuler depuis le début, sa fin un peu gênante, ce jeu sur les apparences ?
Vous avez tort.
Je ne vous ai pas révélé la vraie fin...
Encore quelques mots pour finir : il y a pas mal de points communs entre L’auberge de la Jamaïque et Rebecca. Je ne reviens pas sur l’inspiration gothique, ni comment elle a été détournée, mais il est à noter que les deux romans se passent en Cornouailles ; dans les deux, tout tourne autour d’une maison ; dans les deux, tout se précipite à cause d’un bateau finalement ; dans les deux, il y a une sorte de fantasme de la noyade, je ne sais pas comment l’interpréter. Dans les deux, le personnage le plus "blanc" s’avère être le plus "sombre".
Pour en finir avec cette trop fascinante Rebecca de Winter, je n’arrive pas à m’ôter de l’idée que ce serait intéressant que quelque auteur de talent écrive cette histoire de son point de vue, comme cela vient d’être fait par Adélaïde de Clermont-Tonnerre avec Je voulais vivre pour Milady.
Milady de Winter.
Tiens donc.
[1] si je me souviens bien, la BD mettait presque davantage l’accent sur le film de Selznick et Hitchock que sur le roman, mais on va pas chipoter)
[2] 21 ans
[3] de deux fois son âge
[4] il est d’ailleurs intéressant de le relire après avoir terminé le livre
