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Le premier jour de paix

lundi 6 mai 2024, par Sammy

Je ne sais pas par quel bout prendre ce livre. Je l’ai bien aimé, mais il comporte un élément qui, sans être mauvais, m’a surpris.

Bon. Asseyez-vous, prenez une tasse de thé, je vais vous raconter tout ça.

2098. Ce qui reste du monde va mal, mais quelque part, le pire est derrière nous. Les 2 milliards d’humains restant se réunissent dans les bandes de terres encore habitables, dans un joyeux bordel qui a envoyé valser depuis longtemps les frontières, les monnaies et les langues.

Seulement, la violence est toujours là. Que ce soit dans un petit village perdu de Colombie où les derniers habitants vont s’entretuer jusqu’au dernier [1], entre deux communautés se battant pour les dernières gouttes d’eau dans un désert ou entre deux bandes rivales de jeunes, qui ne savent même plus pourquoi, finalement, elles se détestent, Elisa Beiram questionne la violence atavique de l’humanité, et brosse un portrait assez cruel du bipède sapiens sapiens.

La paix n’est pas l’objectif, c’est la solution.

Au milieu du champ de ruines, des émissaires de la paix construisent pourtant l’avenir, conciliation après conciliation, inlassables fourmis porteuses d’espoir. A l’autre bout de la chaîne, une négociatrice tente de faire s’entendre les deux derniers représentants d’entités supranationales obsolètes et inutiles, mais qui donneraient un exemple peut-être décisif s’ils faisaient la paix.

C’est arrivé à ce stade du récit (à peu près aux 2/3 du roman) qu’intervient l’élément de surprise que j’évoquais au début. L’histoire, certes dystopique, mais une dystopie que l’on pourrait qualifier de propective (les éléments que l’on connait dans les années 2020 sont la cause de la situation de 2098), bascule d’un coup dans la science-fiction. Et si le ton général du roman est assez grave, les passages SF qui entrecouperont le roman jusqu’à son dénouement sont plutôt légers, voire drôles.

Voilà pourquoi je me sens déstabilisé par ce livre. Je ne suis pas loin de penser que cette bascule surprenante vers une SF assez légère dessert le roman, l’histoire "tenait toute seule" et n’avait pas besoin de la béquille de la SF pour trouver sa résolution. D’un autre côté, et c’est un compliment, ce chapitre de bascule, de par son ton, son rythme et son vocabulaire, je l’ai cru écrit par Becky Chambers.

Mais écrivant cela, je retombe sur ma première idée que quelque chose ne va pas ; et ce n’est pas le mélange des styles qui pose problème, ça me donne plutôt l’impression que c’est comme si l’autrice n’avait pas osé écrire un roman "pas-de-SF", ou comme si elle ne pouvait pas faire de SF autrement que dans ce style qui permet de la mettre sur un pied d’égalité avec Becky Chambers : souriante, optimiste et bienveillante.

D’un point de vue plus "meta" -jamais je n’aurais eu autant l’impression qu’écrire m’aidait à réfléchir- on peut aussi arguer du fait qu’une fois la paix acquise, l’humanité entrera dans ce monde plus souriant, plus juste ; je n’en dit pas plus pour ne pas spoiler.


[1ne laissant que le vieil Aureliano et une poignée d’enfants - j’ai voulu y voir une référence à Macondo, j’ai trouvé ça assez sympathique